Managers et IA : qui aura le dernier mot ?

Dans le film Elysium du Sud-Africain Neill Blomkamp, les riches vivent dans une station spatiale luxueuse pendant que les classes populaires, abandonnées sur Terre, survivent dans un monde délabré où les emplois humains ont été largement remplacés par des machines. Les forces de l’ordre, les agents de surveillance, les services administratifs… beaucoup de services publics sont automatisés, et les humains n’ont plus la même place dans l’équation.

Le film raconte l’histoire de Max Da Costa (Matt Damon), un ancien voleur de voitures en liberté conditionnelle, qui tente de survivre dans les ruines de Los Angeles. Il travaille à la chaîne pour Armadyne Corp, une entreprise qui fabrique armes et équipements pour la station spatiale, Elysium.

Un jour, un accident sur la chaîne de montage l’expose à une dose mortelle de radiations. À son réveil à l’infirmerie de l’usine, il est complètement déboussolé. Aucun personnel médical en vue, seulement un robot-infirmier qui, de sa voix métallique, lui annonce :

« Vous avez subi une défaillance organique critique. Dans cinq jours, vous mourrez. »

Toujours allongé, Max voit le robot lui tendre un formulaire d’arrêt de travail et une boîte de médicaments :

« C’est du Miropol, un puissant analgésique. Il vous permettra de fonctionner normalement jusqu’à votre décès. »

Avant de conclure froidement :

« Merci pour votre service. »

De retour chez lui, Max réalise que son seul espoir, c’est de rejoindre Elysium, la station spatiale exclusive où les riches ont accès à des technologies médicales capables de le guérir. Mais il n’a ni l’argent ni les autorisations nécessaires pour s’y rendre, les règles d’immigration étant drastiques. Pris au piège d’un système où l’intelligence artificielle et la technologie servent exclusivement les élites, Max est contraint d’accepter une mission périlleuse qui pourrait non seulement lui sauver la vie, mais aussi bouleverser l’ordre établi.

On arrêtera ici le récit, au risque de trop en dire. Mais Elysium aborde un thème récurrent lorsque l’on parle de nouvelles technologies : un progrès qui relègue certains individus à des rôles marginaux, tandis que d’autres, mieux outillés, tirent parti des technologies avancées. Une automatisation poussée à l’extrême. Sans aller jusqu’à cette dystopie, il est légitime de se demander comment les organisations et leurs managers doivent intégrer l’IA sans tomber dans les travers d’un monde déshumanisé.

Entre fascination et inquiétude

D’une manière générale, les innovations technologiques transforment le marché du travail de deux manières. Elles remplacent directement certains emplois. A l’inverse, elles peuvent créer de nouveaux rôles, nés du progrès technologique.

Concernant l’IA, dans la société comme dans les organisations, trois courants de pensée dominent. D’abord, l’IA est parfois vue comme un simple outil qui facilite la prise de décision, une sorte de « collègue » numérique qui analyse des données et suggère des solutions. Ensuite, pour certains, elle s’inscrit dans une approche plus large, où l’intelligence artificielle et les capacités humaines s’entrelacent pour améliorer nos performances. Enfin, pour d’autres, elle est perçue comme une menace. Dans ce scénario, elle se substituerait même aux managers en automatisant des fonctions stratégiques et rendant l’humain obsolète.

Dans ce contexte, comment les managers se positionnent-ils ?

Ce que les managers veulent bien déléguer… et ce qu’ils refusent de lâcher

Une étude menée par Alexey Chernov et Victoria Chernova, chercheurs en sciences de gestion, suggère que les managers consacrent 47% de leur temps à des tâches administratives routinières comme la planification, l’allocation des ressources et l’analyse de données. Et bonne nouvelle (ou mauvaise selon où l’on se place) : ils sont plutôt enclins à laisser l’IA s’en charger !

  • 73% des managers sont prêts à confier leurs tâches de reporting à l’IA.
  • 82% veulent lui déléguer la planification et la gestion d’agenda.
  • 84% sont même disposés à lui laisser le soin d’analyser des montagnes de données.

Mais lorsque la fonction managériale exige du jugement humain, la donne change complètement :

  • 96% des managers refusent de laisser l’IA gérer l’accompagnement des compétences des collaborateurs et le coaching.
  • 76% ne veulent pas lui confier la stratégie.
  • 74% préfèrent garder la main sur la résolution des problèmes complexes.

Ces réticences sont compréhensibles. Dans Elysium, les décisions cruciales – médicales, administratives, policières – sont entièrement confiées à des machines, souvent au détriment des individus. Max, le héros, est diagnostiqué et licencié par un robot qui applique une règle algorithmique sans nuance ni empathie. Dans la réalité, si l’IA peut analyser des données et exécuter des tâches administratives avec une précision inégalée, elle reste – aujourd’hui – incapable de prendre en compte des éléments subjectifs comme les dynamiques interpersonnelles ou la culture d’entreprise.

Le jugement humain repose sur plusieurs dimensions que l’IA peine à reproduire. D’une part, la pensée abstraite, qui permet de manipuler des concepts au-delà de la réalité tangible. D’autre part, l’analyse du contexte, souvent indissociable de facteurs culturels et interpersonnels. Enfin, il y a l’intuition, cette capacité à prendre des décisions sans passer par un raisonnement strictement logique ou rationnel – une faculté qui échappe encore totalement à l’IA.

Ainsi, les managers ne semblent pas prêts à laisser à l’IA le dernier mot. Ce qui se traduit concrètement par différentes approches organisationnelles…

L’automatisation vs l’augmentation : l’exemple de Netflix

Dans les organisations, l’IA est souvent appréhendée sous deux angles qui, en apparence, s’opposent : l’automatisation, lorsqu’elle remplace entièrement une tâche auparavant effectuée par un humain, et l’augmentation, lorsqu’elle assiste les humains pour améliorer leurs performances.

Stephen Raisch et Sebastian Krakowski, chercheurs en sciences de gestion, se sont penchés sur ce paradoxe en étudiant le cas de Netflix.

L’une des applications les plus emblématiques de l’IA dans cette entreprise est son système de recommandation personnalisé. Chaque jour, Netflix collecte des milliards de données, tels que les films regardés, la durée de visionnage ou les arrêts en cours de lecture. Grâce à ces informations, l’IA identifie les préférences individuelles et anticipe les contenus susceptibles de plaire à chaque utilisateur.

L’interface elle-même s’adapte dynamiquement : les affiches des films et séries varient selon l’historique de visionnage, et l’ordre des contenus est ajusté en fonction des prédictions de l’algorithme. L’IA décide ainsi quel film recommander, à quel moment et par quel canal (email, notification mobile, etc.).

Cette hyperpersonnalisation permet à Netflix de maximiser le temps passé sur la plateforme et de renforcer la fidélité de ses abonnés.

Mais au-delà des recommandations automatisées, Netflix exploite aussi l’IA pour renforcer la prise de décision de ses managers.

Pour le choix des productions et l’acquisition de films, l’IA analyse les tendances du marché et les préférences des abonnés afin d’orienter l’entreprise dans ses investissements. C’est ainsi que la série House of Cards a été proposée au catalogue, après que les algorithmes ont détecté une forte demande pour du contenu politique et un intérêt pour le réalisateur David Fincher.

L’IA joue aussi un rôle clé dans l’optimisation des budgets et des tournages : elle permet d’estimer le succès potentiel d’un film avant même sa production et aide à organiser les plannings en prenant en compte les contraintes logistiques et financières.

Enfin, Netflix mise sur des tests et ajustements continus pour affiner ses décisions stratégiques. L’entreprise réalise des expérimentations à grande échelle, par exemple en testant différentes bandes-annonces auprès de plusieurs groupes d’abonnés afin d’identifier celle qui génère le plus d’engagement. Ces tests fournissent des données aux équipes marketing et aux directeurs de production, leur permettant d’affiner leurs choix.

Quelles implications managériales ?

Le cas Netflix illustre bien comment automatisation et augmentation ne s’opposent pas, mais se complètent. Chez Netflix en effet, l’IA réduit le besoin d’intervention humaine sur certains aspects opérationnels tout en restant un outil clé d’aide à la décision pour les managers.

C’est une nuance importante parce que les discours sur l’IA en management privilégient souvent l’augmentation, perçue comme un levier d’innovation. Pourtant, comme le soulignent Stephen Raisch et Sebastian Krakowski, automatisation et augmentation sont indissociables.

Pour eux, les organisations doivent sans cesse jongler entre ces deux dynamiques, qui façonnent leur structure et leur culture. Un excès d’automatisation peut freiner l’adaptabilité et la créativité, tandis qu’une dépendance excessive à l’augmentation engendre des coûts et une complexité accrue.

L’enjeu n’est donc pas d’opposer IA et managers, mais de faire de l’IA un levier pour renforcer leurs capacités. Elle peut automatiser certaines tâches répétitives tout en apportant un soutien précieux à la prise de décisions complexes.

Pour que cette complémentarité fonctionne, nous disent Stephen Raisch et Sebastian Krakowski, l’IA doit s’intégrer dans un processus d’apprentissage continu, où les approches sont sans cesse testées et ajustées. Il faut aussi éviter une dépendance excessive à l’IA, qui affaiblirait les compétences humaines. Et, finalement, les organisations devront donc adapter leurs stratégies de formation et d’attraction des talents en valorisant des compétences clés : jugement, collaboration, créativité et capacité à expérimenter.

En somme, l’avenir du management dépendra de la capacité des organisations à éviter les excès que l’on voit dans Elysium. Si l’IA peut être un levier formidable d’optimisation et d’innovation, elle ne saurait conduire à un appauvrissement du rôle humain. Les organisations qui sauront trouver le juste équilibre entre intelligence artificielle et intelligence humaine seront celles qui construiront un modèle durable, où la technologie amplifie les compétences des managers au lieu de les remplacer.

`

2 commentaires

  1. Un sujet très pertinent. La technologie n’est qu’un outil, au même titre qu’un couteau. C’est ce qu’on en fait qui détermine sa nature.
    Tu viens de me donner envie de regarder le film Elysium.

    J’aime

Répondre à Nils Randriamanantena Annuler la réponse.