Méritocratie et management

Dans la Gloire de mon père, Marcel Pagnol raconte avec beaucoup de tendresse son enfance marseillaise et ses premières vacances dans les collines de Provence. Adapté au cinéma par Yves Robert en 1990, ces souvenirs de petit garçon sont une carte postale pleine de nostalgie.

Joseph, le père du petit Marcel, est un instituteur qui fait « un bon de comète » en passant d’une petite école de quartier à un poste de titulaire à l’Ecole du Chemin des Chartreux, la plus grande école communale de Marseille. Peu de temps après, il décide de louer avec son beau-frère une petite maison de vacances dans le village de La Treille pour y passer l’été. Il y gagne le respect des villageois en abattant lors de sa toute première chasse un couple de perdrix bartavelles, ce qui inspirera à Pagnol le titre du roman.

La gloire de mon père, affiche du film.

Joseph, c’est l’image type des instituteurs de l’époque,  qui, avec leurs sombres costumes, inspireront également un Charles Péguy évoquant ses souvenirs d’enfance dans L’Argent : « Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes, sévères, sanglés, sérieux et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine omnipotence ».

Une omnipotence qui renvoie à une mission fondamentale de l’école républicaine qui connaît alors un essor sans précédent. Cette mission ? « Faire disparaître la dernière, la plus redoutable des inégalités qui vient de la naissance, l’inégalité d’éducation » (Jules Ferry, dans son discours de 1870 De l’égalité de l’éducation). Un siècle plus tard, l’école républicaine a-t-elle donné raison à Jules Ferry ? Le mérite a-t-il pris le pas sur les privilèges de naissance ?

Le discours méritocratique : une injonction à la réussite 

C’est à ces questions que s’est confronté David Guilbaud dans son éclairant essai paru l’année dernière, L’illusion méritocratique (Odile Jacob). Et le constat n’est pas des plus brillants : il y explique en quoi le système méritocratique français n’a pas permis d’éliminer les inégalités de naissance. Pis, elles se reproduiraient de façon pernicieuse.

« Notre vision collective est marquée par la grande et belle image de la République égalitaire qui, sortie par le miracle révolutionnaire des ténèbres de l’Ancien Régime, aurait enfin permis d’établir une société de l’égalité et du mérite. » David Guilbaud, L’Illusion méritocratique.

En outre, le discours méritocratique porte pour l’auteur les germes d’une injonction à la réussite qui peut être d’une grande violence à l’égard des élèves.

Le petit Nicolas, de Sempé et Goscinny, illustration.

L’ouvrage documente en particulier les effets pervers des  dispositifs de promotion sociale développés pour permettre à des jeunes de milieux dits « défavorisés » d’accéder aux « filières d’élite ».

Nombre [de ces jeunes] passent par une phase d’adaptation difficile, qui peut durer pendant toute leur scolarité au sein de la grande école qui les a admis. Ils passent ainsi par un processus de désocialisation […] avant un second processus de « resocialisation » à ce nouveau monde social, marqué par l’importance des valeurs du monde de l’entreprise.  » David Guilbaud, L’Illusion méritocratique.

Au final, l’injonction à la réussite reste sous-jacente à un grand nombre des filières sélectives, quel que soit l’origine des élèves. Poussées à l’extrême, elles comportent des risques, prévient l’auteur. Or, ce sont ces mêmes filières qui forment le top management de nos entreprises et de nos administrations.

Réussir à quel prix ?

Qu’on ne se méprenne pas : encourager la réussite, la performance et l’excellence est légitime. C’est quand cette exigence est disproportionnée qu’elle peut conduire à une pression psychologique trop forte et à son cortège de souffrances : du « simple » stress au burn out ou la dépression.

Le constat est d’autant plus alarmant que ces dernières années, de plus en plus d’études documentent les effets pervers de cette course à la performance chez les enfants. Une enquête nationale menée par l’Unicef en 2014 auprès de quelque 11.000 personnes, âgées de 6 à 18 ans, indique que 40% des enfants sondés ressentent une souffrance psychologique. La pression scolaire y serait pour quelque chose.


© Getty

Alors quelles pistes pour l’avenir ?

Adapter l’école aux compétences de demain 

Copyright: Sujin Soman, Pixabay

Parmi les auteurs qui se sont attelés à l’inadéquation du système scolaire actuel avec les compétences nécessaires demain, Matthieu Chéreau propose les pistes des enthousiasmantes.

Dans son essai paru en 2019 aux éditions Eyrolles : Préparons nos enfants à demain, il partage le constat d’une école publique qui peine à suivre l’évolution de la société et les progrès technologiques. Il appelle donc l’institution à revoir ses principes, ses méthodes et ses finalités.

En prenant appui sur des exemples de bonnes pratiques en France et à l’étranger, il montre comment la crise de l’école est finalement une opportunité pour se réinventer elle-même – ce qu’elle commence à faire, reconnaît-il.

Au-delà du mythe méritocratique qui, pour l’auteur, sera obsolète dans le monde de demain, l’évolution de l’école serait d’autant plus nécessaire que l’intelligence artificielle modifie fondamentalement la donne. D’après une étude du cabinet Mc Kinsey Global Institute, entre 400 et 800 millions de personnes seront impactées par l’automatisation du travail d’ici 2030 (« What the future of work will mean for jobs, skills and wages », novembre 2017). Des métiers entiers seront amenés à profondément se transformer, voire à disparaître.

Et pas seulement des métiers techniques ! Matthieu Chéreau cite ainsi les métiers du droit qui, à la faveur de l’intelligence artificielle, verront diminuer drastiquement la part du travail lié à l’analyse et au contrôle de documents juridiques. Des entreprises comme Kira Systems ont ainsi vu ce temps d’analyse réduit de 20 à 60% grâce au progrès technique.

Valoriser les soft skills

Manager dans un contexte d’incertitude est le b.a.-ba de tous les cours de management. Au-delà des méthodes et des outils d’animation mobilisables, le manager évoluant dans un environnement mouvant doit recourir à une intelligence émotionnelle pour conduire, accompagner et motiver ses équipes.

C’est le sens d’une récente étude du Worl Economic Forum qui synthétise les principales compétences managériale pour 2020, parmi lesquelles : résolution des problèmes complexes, esprit critique, créativité, compétences interpersonnelles, sens du travail en équipe, intelligence émotionnelle, etc.


« Pour repenser l’excellence humaine à l’âge de la machine intelligente, il faut redéfinir l’intelligence comme un ensemble de qualités de réflexion, d’écoute, d’apprentissage, mais aussi de compétences relationnelles et collaboratives. » Matthieu Chéreau, Préparons nos enfants à demain, Editions Eyrolles (2019)

Ce sont donc ces compétences qui invitent à être mises aux menus des écoles et universités. L’évolution est d’ailleurs en marche : de nouvelles écoles innovent sur le plan pédagogique, explique Matthieu Chéreau, en plaçant au cœur de leurs programmes des sujets comme l’autonomie, la construction du sens et la résilience.

Valoriser l’apprentissage tout au long de la vie

Copyright: TeroVesalainen, Pixabay

Dans l’ancien système, le diplôme apparait comme un titre et un statut qui vaut à vie, constate David Guilbaud dans L’Illusion méritocratique.  

Pourtant, et certains secteurs comme celui de l’informatique le savent bien, les connaissances acquises à l’école ou à l’université doivent être actualisées régulièrement. Il en va de même pour des disciplines comme le droit, qui évolue sans cesse, ou le management, qui s’attelle à rester autant que faire se peut en prise avec les évolutions de la société et de la relation au travail.

Bien sûr, il ne s’agit pas de dénigrer le diplôme. Mais il s’agit de le compléter par de la formation continue (ou life long learning).

« Je suis toujours prêt à apprendre, bien que je n’aime pas toujours qu’on me donne des leçons. » Winston Churchill à Chamberlain, lors des accords de Munich en 1936

D’abord parce que la formation est un facteur de motivation pour les équipes. Comme l’ont souligné de nombreux psychologues comme Abraham Maslow, l’apprentissage tout au long de la vie contribue à la réalisation de soi, à la concrétisation de son potentiel et, partant, au sentiment d’accomplissement.

Ensuite, être en capacité d’offrir aux employés un parcours professionnel riche et un parcours d’apprentissage est un facteur d’attractivité qui renforce la marque employeur.

Enfin, l’actualisation permanente des connaissances et des compétences a évidemment des effets positifs sur le rendement de l’organisation.

En somme, la formation des équipes est donc un élément essentiel à prendre en compte pour tout manager. Il en va de l’employabilité des salariés dans un monde professionnel en perpétuelle évolution.

Valoriser l’échec, enfin.

Pexels

L’injonction à la réussite empêche de considérer l’échec comme une option. Pourtant, chaque échec est l’opportunité d’apprendre de ses erreurs.

En management, c’est la même chose. Pourtant, beaucoup d’entreprises restent empreintes d’une culture de la réussite dans laquelle l’échec n’est pas vraiment acceptable. Un sondage conduit pour l’Association progrès du management (APM) montre ainsi que, pour 57% des managers, « rebondir après un échec professionnel est particulièrement difficile ». Dommage, car une crainte de l’échec trop prégnante est un frein à l’innovation.

C’est quelque chose que les Anglo-saxons ont peut-être mieux compris – enfin certains d’entre eux. Ils ont été jusqu’à organiser des FailCons, des conférences où entrepreneurs et hommes politiques sont invités à commenter leurs échecs et la façon dont ils ont appris de leurs erreurs pour rebondir.

Même l’Armée peut nous donner des leçons en la matière. Dans son essai sur l’autorité paru en 2018, le Général Pierre de Villiers rappelle que les grandes victoires se construisent souvent dans les défaites. 


« Si la victoire est collective et doit être célébrée comme telle, l’échec ne doit jamais rester solitaire. Il doit faire l’objet d’une analyse partagée par tous pour éclairer l’avenir ». Général Pierre de Villiers, Qu’est-ce qu’un Chef? Editions Fayard (2018).

CQFD.

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