Mandela : un leadership éclairé ?

De tous les biopics sur Nelson Mandela, Invictus de Clint Eastwood reste mon préféré. D’abord pour le casting de choix, entre un Morgan Freeman plus vrai que nature dans la peau de l’homme d’Etat sud-africain, et le talentueux Matt Damon dans le rôle de François Pienaar, capitaine de l’équipe nationale de rugby, les Springsbooks. C’est ensuite la force de ce film que de lier l’histoire de l’Afrique du Sud et celle du sport, et de mettre en lumière de façon inédite le rôle symbolique qu’a joué celui-ci dans les années post-Apartheid. Enfin, c’est un film qui rappelle 4 leçons de management inspirées par Mandela, et qui sont désormais une partie de son héritage.

Bande-annonce du film Invictus, de Clint Eastwood et sorti en 2009

La sagesse : allier vision et pragmatisme

Invictus se déroule alors que Nelson Mandela vient d’être élu Président de la République sud-africaine, après des années d’Apartheid et de domination blanche. Une véritable révolution, en somme.

Nelson Mandela à Johannesburg, le 13 mai 2008.

Or, la grande force de Mandela, et que le biopic de Clint Eastwood romance à merveille, c’est d’avoir su appréhender les transformations qui traversaient l’Afrique du Sud dans les années 1990. Ces forces évolutives ont participé à rendre possible tour à tour la libération de Mandela lui-même (1990), la fin de l’Apartheid (1991) et son élection à la Présidence (1994). Mais Mandela savait que les transformations à l’œuvre ne suffiraient pas au pays pour dépasser son lourd et sombre héritage.

D’ailleurs, l’élection de Mandela repose sur une promesse : celle d’une Afrique du Sud réunie, multiculturelle et pacifiée – une nation « arc-en-ciel ». En fait de promesse, il s’agit avant tout de la vision d’un leader qui fait face à un obstacle majeur : la haine viscérale qui persiste entre les communautés blanches et noires.

Ainsi, la vision de Mandela se heurte à une situation explosive entre des forces qui s’opposent. C’est ce que le sociologue et ethnologue Alain de Vulpian présente dans son essai de 2016, « Eloge de la Métamorphose » : tout processus de transformation est soumis à des résistances fortes, qui exacerbent les contradictions entre le nouveau et l’ancien monde.

Alors comment a-t-il tenté de dépasser ces obstacles ?

Leçon n°1 : La posture du people servant

C’est le rôle de tout leader, que ce soit en politique ou en management. Pour ce qui est de Mandela, et c’est ce que montre bien Invictus, la force des mots est un premier ingrédient. Ses discours sont entrés dans l’histoire, parce qu’ils posent de façon magistrale un cadre collectif dans lequel il embarque le pays tout entier.

Affiche du film Invictus, de Clint Eastwood

 « Je me tiens devant vous non pas comme un prophète mais comme un humble serviteur, le serviteur du peuple. » Discours d’investiture de Nelson Mandela à la Présidence de la République, 10 mai 1994

Avec ces mots, le nouveau Président se présente comme l’émanation du peuple et incarne une communauté de destins. Autrement dit, il se met, individuellement, au service d’une cause et d’un destin collectif qui doit être construit par tous.

Leçon n°2 : Transformer le réel pour le faire correspondre à la vision : la force des symboles

Pour faire éclore la nation arc-en-ciel que Mandela appelle de ses vœux, il fallait opérer une transformation collective.

Pour y arriver, Mandela encourage la réconciliation. Mieux : il la personnalise et donne l’exemple. Et cela passe par des symboles.

Ainsi, lors de son investiture, il place au premier rang trois de ses gardiens de Robben Island, prison où il a passé une vingtaine d’années comme prisonnier politique. Devant les yeux ébahis et réprobateurs de ses partisans, il leur donne même l’accolade.

Cellule de la prison de Robben Island, photographie de HelenOnline

Il y a un passage du film qui documente – sans doute toujours de façon un peu romancée – comment Mandela passe en revue l’administration à son arrivée au palais présidentiel. L’équipe sortante, entièrement blanche, est aux aguets et sur la défensive. Mais Mandela, arborant son célèbre sourire, leur explique qu’il n’est pas dans son intention de les chasser. Il leur explique que s’ils partent, c’est de leur propre libre arbitre, mais il leur rappelle que le pays a besoin d’eux – toujours cette faculté d’intégrer l’action individuelle dans des enjeux de transformation collective.

Par la suite, Mandela a eu l’occasion d’expliquer ce geste. Il s’agissait pour lui de montrer :

1. Que le chemin vers la réconciliation passe par le pardon et par la paix,

2. Que pour faire la paix avec un ennemi, on doit travailler avec cet ennemi et le comprendre (d’ailleurs, Mandela a appris l’Afrikaans en prison),

3. Qu’au final de processus, cet ennemi doit devenir un associé.

Leçon n°3: Une capacité à gagner l’adhésion : la posture d’intégrité

Les symboles ne suffisent pas. Une des raisons pour lesquelles il a su fédérer autour de lui, c’est sans conteste du fait de son exemplarité.

Dans une Afrique encombrée par la corruption, Mandela contrastait par son apparente intégrité. Si son héritage est aujourd’hui malmené et si la nation arc-en-ciel peine à voir le jour, il reste néanmoins un modèle pour les Africains du continent et de la diaspora.

Carte de l’Afrique du Sud

Comme le souligne Francis Laloupo, Professeur de Géopolitique à l’Institut Pratique de Journalisme de Paris Dauphine, il a rendu les peuples plus exigeants vis-à-vis de leurs dirigeants. Surtout quand on se souvient qu’il n’aura fait qu’un mandat avant de se retirer du pouvoir.

Leçon 4 : Le temps de la réflexion : une force méditative

Surpasser sa haine et sa colère, c’est une injonction que Mandela s’imposait une fois au pouvoir. Pour autant, ses biographes montrent bien que l’homme n’était pas un saint, malgré les dimensions sacrificielles qui ponctuent son parcours. Les résultats de son action politique a parfois fait polémique, comme certaines de ses amitiés. Son parcours initial a même emprunté au chemin de la violence.

Mais il reste que ses années de prison ont été mises à profit d’une profonde réflexion qui l’a conduit à réinterroger son approche politique pour finalement se tourner vers un pacifisme humaniste.

Le leadership de Nelson Mandela est en effet lié au parcours d‘un homme qui se questionne perpétuellement. Sa réflexion porte bien sûr sur la façon dont on peut, individuellement, incarner un projet collectif auquel on croit. Mais au final, tout porte à interpréter son œuvre comme la mise en pratique d’une sagesse reposant sur un héritage qui est devenu le moteur d’un engagement apaisé et porteur de sens.

En cela, l’action de Mandela rappelle que le questionnement est un facteur de progression essentiel. Or, le questionnement est une démarche essentielle pour tout leader et a fortiori pour tout manager: un manager qui ne se pose pas de question n’est pas un bon manager.

Le Voyageur contemplant une mer de nuages – Caspar David Friedrich

POUR ALLER PLUS LOIN:

Pour aller plus loin sur la réflexion méditative du manager, le consultant Denis Migeon, auteur de l’ouvrage « Bienveillance éthique & empathie en entreprise » (Editions Maxima, 2018), met en regard les pratiques managériales et les grandes vertus explorées par la philosophie : écoute, justice, exemplarité mais aussi humilité et confiance.

A lire également, les mots intimes de l’écrivain André Brink, en hommage à l’ancien Président sud-africain ; « Quelques mots intimes que je t’adresse publiquement » : la dernière lettre d’André Brink à Nelson Mandela

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