Managers : grosse fatigue !

Pour beaucoup, les vacances d’hiver auront un goût amer. Point de ski cette année, crise sanitaire oblige. D’aucuns se rattraperont à renfort de raclettes, d’autres de randonnées. Sans oublier le marronnier de l’année qui, lui, n’a cure de la pandémie. Il est ce que le « Père Noël est une ordure » est aux fêtes de fin d’année… On parle du grand classique des remonte-pentes : « Les bronzés font du ski », bien sûr !

« Les bronzés font du ski », un film de Patrice Lecomte (1979)

Réalisé par Patrice Leconte à la fin des années 1970, le film est écrit et interprété par la troupe du Splendid. Le pitch est très simple puisque toute l’histoire tourne autour d’un groupe de copains qui passent quelques jours de vacances ensemble dans une station de ski.

« Écoute Bernard… J’crois que toi et moi, on a un peu le même problème ; c’est qu’on peut pas vraiment tout miser sur notre physique, surtout toi. Alors si je peux me permettre de te donner un conseil, c’est oublie qu’t’as aucune chance, vas-y, fonce ! On sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher… » Jean-Claude à Bernard dans Les bronzés font du ski, 

Pourtant, l’heure n’est pas forcément à la rigolade. Selon un récent sondage du cabinet d’études et de conseil Elabe, les Français sont 47% à ne pas espérer d’embellie avant au mieux 2022. Un Français sur cinq estime même qu’il ne retrouvera jamais son quotidien d’avant crise…

Pas étonnant donc que cette lassitude se répercute au bureau. On pourrait penser que le sprint de l’année dernière a cédé la place à un marathon. Mais cela n’est pas non plus exact puisqu’on ne voit toujours pas le bout de la crise sanitaire !

Les managers, en particulier, sont confrontés à des risques psychosociaux croissants pour leurs collaborateurs mais aussi pour eux-mêmes. Télétravail, absences pour cause de Covid ou de cas contacts, règles sanitaires mouvantes – au bureau mais aussi dans la sphère privée… Les managers doivent sans cesse gérer des reconfigurations permanentes. A la saturation due à ces changements incessants, s’ajoute la fatigue insidieuse liée aux difficultés de récupération sur les temps libres. Le contexte empreint d’incertitude augmente par ailleurs le niveau de stress. Devant ce panorama inquiétant, les DRH sont de plus en plus préoccupées par les risques de burnouts. En effet, depuis la fin de l’été, les personnes présentant des certificats d’arrêt de travail pour des symptômes présentant les signes d’épuisement professionnel sont en augmentation. Mais entre une simple fatigue, une grande lassitude ou un burnout, la crise sanitaire brouille les pistes en s’installant dans la durée.

Alors, Docteur, à quoi nous autres managers devons-nous faire face ?

Fatigue pandémique ou épuisement professionnel ?

Insidieuse mais très présente, la fatigue pandémique creuse son sillon dans le panorama des maux du moment. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la fatigue pandémique comme « une réponse naturelle et attendue à une crise de santé publique prolongée », accentuée par les « mesures restrictives ayant un impact sans précédent sur la vie quotidienne de chacun ». Elle ne renvoie pas à des symptômes propres à la période actuelle puisqu’elle se manifeste par de l’anxiété, des insomnies, des difficultés à se concentrer et à s’organiser. Mais du fait de la pandémie, ceux-ci sont accentués par les restrictions des libertés qui se prolongent et deviennent très pesantes, si bien qu’ils peuvent conduire à un rejet des mesures sanitaires. C’est la raison pour laquelle l’OMS a récemment produit un guide à destination des pouvoirs publics pour encourager ceux-ci à prendre en compte cette fatigue et la réduire par des actions concrètes.

Certaines catégories de la population seraient plus particulièrement concernées comme les jeunes. En effet, ils ne sont pas encore insérés dans le monde professionnel et auraient donc moins de routines auxquelles se raccrocher. La restriction des libertés serait donc vécue de façon plus frustrante. Les catégories de la population les plus âgées seraient également très touchées car elles sont privées de leurs familles et d’un certain soutien social.

En revanche, l’épuisement professionnel ou burnout touche plus particulièrement les catégories de personnes qui travaillent. Ses causes sont nombreuses puisqu’elles se nichent aux niveaux individuel, organisationnel et sociétal (pour en savoir plus sur la mécanique de l’épuisement professionnel, lire le dernier billet : Manager, burnout et COVID : attention spoiler !). Quoiqu’il en soit, le burnout naît toujours de la rencontre entre un individu et une situation de travail.

Il y a donc une forte dimension sociale à ce phénomène, ce qui explique sans doute pourquoi de nombreuses disciplines scientifiques se sont penchées sur le sujet.

Une histoire de fatigue

Historiquement, la naissance du travail s’est toujours accompagnée d’une abondante littérature sur les conséquences négatives du travail. Mais l’industrialisation, avec la mise en place du fordisme et du taylorisme, a creusé cette mise en regard. Les nouveaux rythmes, la cadence et les machines ont conduit les ouvriers à dépenser plus d’énergie qu’ils ne peuvent en générer.

C’est ainsi que le temps est devenu une valeur centrale et substantielle du travail et que la fatigue a fait son apparition dans la littérature scientifique. Il s’agit précisément d’une approche de la fatigue sous l’angle du travail physique. C’est Charlie Chaplin dans Les Temps modernes (1936) : l’ouvrier à la chaîne se bat physiquement contre la machine, engage son corps dans cette lutte acharnée et finit par s’épuiser.

Puis, les évolutions technologiques et la société des services donnent finalement naissance au surmenage.

Le terme apparaît dans le Dictionnaire du sport français de 1972. Il désigne un jockey qui, pendant la première partie de la course, mène son cheval à un train trop rapide par rapport à la distance qui lui reste à accomplir. Or, c’est bien ce qui caractérise les années 1970 : celui d’un monde qui va trop vite et qui déborde. Le surmenage est le symptôme d’une transformation du monde liée à une accélération, à du surplus et à du « trop » ; il renvoie à une idée de débordement et d’excès…

Puis, progressivement, la société contemporaine crée un sentiment jusqu’alors inédit : celui du « mal-être ». Selon l’historien Georges Vigarello, celui-ci traduit un sentiment d’inadaptation au monde. On voit apparaître ce que l’historien qualifie de « fatigue de civilisation » marquée par une perte de sens.

En effet, de l’invention du sens naît une exigence nouvelle : celle de l’identité qui doit se réaliser, alors même que les heures de travail décroissent du fait des progrès du droit social et du droit du travail. Cette attente fondamentale crée ainsi une nouvelle forme de fatigue liée à l’attente de sens, de reconnaissance, et à celle d’exister comme individu.

C’est cette prise de conscience qui vient enrichir l’histoire de la fatigue et qui ouvre la voie à la qualification de nouveaux maux… comme le burnout.

Une pathologie de civilisation

Symptomatique d’une « culture du trop », le burnout est donc caractéristique des sociétés contemporaines.

C’est aussi la thèse du philosophe Pascal Chabot qui décrit le burnout comme une « pathologie de civilisation ». Une thèse qui reprend le constat que posait Sigmund Freud à la fin de sa vie. Pour Freud, la modernité portait en effet avec elle les germes d’une grande complexité pour trois métiers essentiels : les métiers du soin, de l’éducation et du gouvernement. Or, force est de constater que ces trois métiers sont aujourd’hui bel et bien en crise, comme le pressentait l’illustre Viennois.

Dans la « pathologie de civilisation » qu’est le burnout, il y a d’un côté ces métiers dits « de l’humain » qui sont mâtinés de sens et tiennent compte de la fragilité humaine – c’est ce qu’illustre pleinement la société du care, remise en lumière par la crise sanitaire actuelle. De l’autre, il y a l’univers perfectionniste qui caractérise la civilisation « techno-scientifique » dans laquelle nous vivons désormais.

Dans celle-ci, le résultat du travail cherche la perfection, articulée autour du progrès technique, scientifique et économique. Or, le soin, l’enseignement et le gouvernement ne peuvent donner des résultats exacts et parfaits. Leur exercice se heurte donc à ce nouvel imaginaire contemporain qui repose sur une accélération du temps devenue source d’aliénation et sur la recherche d’un « progrès utile ». Le burnout naît du conflit entre ces pressions et la recherche d’un progrès plus « subtile » que décrit Pascal Chabot et qui caractérise notamment le soin, l’éducation et le gouvernement – métiers tutélaires de l’humanisme classique.

« La sphère fragile de l’humain connaît une pression énorme de la part des puissances techniques et économiques. Elle ne peut se prévaloir de résultats aussi manifestes qu’un pont superbe, ou qu’une usine performante. » Pascal Chabot, Global burn out 

Pour le philosophe, le burnout se lit comme le révélateur de sociétés qui misent beaucoup sur des aspects matériels, scientifiques et économiques et qui doivent repenser le progrès humain.

Un symptôme occidental ?

La lecture philosophique du burnout, que rejoint le regard de l’historien, fait de l’épuisement professionnel un dommage collatéral des sociétés techno-industrielles. Il n’est pas global pour autant puisqu’il existe des nuances culturelles, comme le montrent les recherches en ethnopsychiatrie. Le tableau clinique du burnout est en effet imprégné de données ethnographiques qui tendent à en faire un symptôme essentiellement occidental. Certes, on observe des syndromes proches du burnout dans d’autres cultures, si bien qu’on pourrait les confondre. Mais ils sont différents.

L’Asie est un bon exemple.

Les pays influencés par la culture confucianiste donnent une place très importante à la réalisation de soi par le travail, et se caractérisent par une grande valorisation du dévouement. De façon un peu schématique, ces facteurs culturels donnent des clés de lecture sur certaines situations, comme ce qui se passe aujourd’hui même au Japon ou en Corée du Sud.

Le Karōshi japonais

Au Japon, le Karōshi (littéralement « mort par dépassement du travail ») est reconnu comme une maladie professionnelle depuis les années 1970.

Il désigne la mort subite et naturelle d’employés de bureau par arrêt cardiaque ou AVC (accident vasculaire cérébral) à la suite d’une surcharge de travail, d’un surmenage ou d’un stress associé trop important.

C’est un problème de santé publique d’une ampleur colossale : selon un rapport du gouvernement, il aurait fait 191 victimes au cours de l’année 2017. Toujours selon ce même rapport, aujourd’hui un Japonais sur cinq risque de mourir au travail en raison de ce type de surmenage.

Pas étonnant, dans la mesure où certains employés accomplissent plus de 80 heures de travail supplémentaires par mois – 80 heures étant le seuil officiel à partir duquel les autorités de santé japonaises considèrent qu’il existe un risque sérieux de mourir par surmenage.

De surcroît, traditionnellement les Japonais prennent peu leurs congés : les salariés bénéficient de 20 jours de congés payés par an (au bout de six ans d’ancienneté). Mais dans la réalité, seulement moins de la moitié des congés sont effectivement pris.

Malgré une évidente parenté, le Karōshi se distingue du burnout dans la mesure où le premier est un événement brutal et fatal : les 24 heures précédant l’attaque sont souvent marquées par une charge accrue et intensive de travail ou par des ennuis professionnels. Le burnout résulte, lui, plutôt comme on l’a vu d’une mécanique lente et sournoise, mêlant effets physiologiques et stress chronique.

La Corée et le sens du sacrifice

En Corée du Sud, la relation au travail est relativement proche de celle du Japon, avec en particulier un grand sens du dévouement à l’intérêt du collectif. Si bien que ce sont plus de 30 % des Sud-Coréens qui ne prennent pas l’intégralité de leurs 14 jours de congés annuels. Et jusqu’à peu, la durée hebdomadaire de travail était de 68 heures.

Il est vrai que jusque dans les années 1990, les gouvernements successifs ont exigé de forts sacrifices à la population dans un contexte où une reconstruction était nécessaire après des guerres successives. Pour réussir ce que l’on qualifie aujourd’hui de miracle économique, l’Etat s’est consciemment appuyé sur les valeurs confucianistes du pays : respect de l’autorité supérieure et travail pour l’intérêt du groupe.

Mais désormais, c’est la problématique de santé publique du surmenage qui inquiète les autorités et les entreprises. Le gouvernement actuel du Président Moon Jae-In s’est donc lancé dans une réflexion globale autour de la notion d’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée.

Cela s’est par exemple traduit par une baisse du nombre d’heures de travail hebdomadaire de 68 à 52 heures en février 2018 (avec des dérogations qui demeurent par exemple dans le secteur de la santé ou des transports). Des mesures ont également été prises pour inciter les salariés à prendre leurs congés et faire évoluer la culture du travail (programmes de formations dans les entreprises, notamment).

Le chemin est encore long car les pouvoirs publics se heurtent aux fondements culturels qui restent un obstacle important pour la mise en œuvre des réformes.

L’épuisement professionnel à la française

En France, le burnout n’est pas reconnu comme une maladie professionnelle. Mais nombreux sont ceux qui militent pour une telle évolution, dont l’enjeu est la reconnaissance des souffrances au travail. Toutefois, les enjeux sont aussi juridiques et économiques, ce qui fait de la question de la reconnaissance un objet de discorde politique.

Le dernier échec en date est celui d’une tentative de proposition de loi formulée en février 2018 mais finalement rejetée par l’Assemblée nationale. Initiée par le député François Ruffin (FI), la proposition de loi visait plus généralement à « reconnaître comme maladies professionnelles les pathologies psychiques » liées au travail.

Un frémissement a plus récemment eu lieu le 27 mai 2019, lorsque l’Organisation mondiale de la santé (OMS) annonçait l’entrée du burnout dans la Classification internationale des maladies (cette classification sert de base pour établir les tendances et les statistiques sanitaires). Mais le lendemain, l’organisation a fait machine arrière, provoquant ainsi une forte déception pour les défenseurs de la reconnaissance de l’épuisement professionnel.

Il faut dire que les enjeux économiques ne sont pas neutres. En effet, la prise en charge des maladies professionnelles pèse essentiellement sur les employeurs dont les cotisations à la branche « Risque professionnelle » servent à 96 % à indemniser les victimes de maladies professionnelles et d’accidents du travail ou leurs ayants droit.

Aussi, reconnaître le burn out comme maladie professionnelle conduirait à sensiblement alourdir le coût du travail pour les entreprises.

D’autant plus que celles-ci cotisent selon leur taille, leur secteur d’activité mais aussi, pour beaucoup, selon leur sinistralité. En basculant la prise en charge du burn out vers la branche Risques professionnels, il est donc certain que les taux de cotisation de nombreux employeurs seraient susceptibles d’augmenter.

Petite précision qui a son importance, il faut aussi tenir compte du fait que le secteur public est lui aussi un employeur, et l’un des plus « pourvoyeurs » de burnout, notamment pour ce qui est de la fonction publique hospitalière.

Dans un contexte post-crise COVID qui a déjà fragilisé le tissu économique du pays, la question de l’augmentation du coût du travail pour les entreprises reste donc une préoccupation de taille : même s’il est difficile de mesurer la prévalence de l’épuisement professionnel, on estime à environ 8 % la part de la population souffrant de burnout élevé. C’est un coût collectif substantiel : de 1,9 à 3 milliards d’euros, sans compter les coûts indirects (perte de production, préjudice moral, perte de qualité, etc.).

« Les bronzés font du ski », un film de Patrice Lecomte (1979)

POUR EN SAVOIR PLUS :

Manager, burnout et COVID : attention spoiler !, lebilletdumanager.com – Janvier 2021

Pandemic fatigue – Reinvigorating the public to prevent COVID-19, Policy framework for supporting pandemic prevention and management, World Health Organization, November 2020

Global burn-out, Pascal Chabot, Editions Quadrige, 2013

Le burn out, Philippe Zawieja, Editions PUF, 2015

France Culture, « Concordance des temps : Surmenage, stress et burn out… »

Japon : les forçats du travail, documentaire de Michael Sztanke et Julien Alric – ARTE GEIE / Altour – France 2018

5e baromètre de gestion des accidents du travail et des maladies professionnelles 2018, BDO

Histoire de la fatigue – Du Moyen Âge à nos jours, Georges Vigarello, Editions du Seuil, 2020


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